À chacun son scandale

gaspésia

Le Devoir

lundi 9 mai 2005

Venne, Michel

Depuis des mois, les souverainistes font leurs choux gras du scandale des commandites. Les révélations distillées quotidiennement à la commission Gomery auraient même, selon des sondeurs, suscité un regain d’appui à la souveraineté. L’exécuteur des basses oeuvres de Jean Chrétien, Alfonso Gagliano, prévoit même, sans rire, la fin du Parti libéral du Canada et la victoire du OUI au prochain référendum.

Ce n’est plus, dit-il, qu’une question de temps. Le Bloc québécois, quant à lui, envisage avec délectation la perspective de faire élire jusqu’à 60 députés lors d’élections fédérales hâtives, en juin prochain.

Mais voilà qu’une autre commission d’enquête, dont plus personne ne se rappelait d’ailleurs, vient de publier son rapport. Le juge à la retraite Robert Lesage blâme sévèrement Bernard Landry, la Société générale de financement (SGF), le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec et la FTQ-Construction pour le fiasco de la relance de l’usine Papiers Gaspésia à Chandler, en Gaspésie.

Le juge Lesage ne ménage personne. Le projet devait coûter 493 millions. La facture a bondi de 200 millions deux ans plus tard. La relance a été abandonnée.

Il est clair que les deux situations sont différentes. La commission Gomery est en train de mettre au jour un système de ristournes servant à financer illégalement le Parti libéral fédéral avec des fonds publics tout en permettant à des amis du parti de devenir instantanément millionnaires.

À Chandler, on a affaire à un projet bâclé, mal préparé, mal monté, mal dirigé et mal géré. Cela n’empêche pas le juge Lesage et le ministre du Développement économique et de l’Innovation, Claude Béchard, de déceler dans ce «scandale» des relents politiques. La décision de relancer Gaspésia dans des délais aussi courts tient de «l’opportunisme politique» voire de «l’électoralisme», affirme le juge. Le ministre Béchard accuse Bernard Landry d’avoir pratiqué un «interventionnisme aveugle et partisan». Le juge évoque même des gratifications «occultes» dont aurait joui Tembec.

Les adversaires de Bernard Landry ne tarderont pas à dresser des parallèles entre les deux affaires. On dira que si Jean Chrétien a utilisé des fonds publics à des fins partisanes, Bernard Landry ne s’est pas gêné non plus. M. Chrétien prétendait sauver le Canada, Bernard Landry, sauver la Gaspésie. Dans les deux cas, l’argent des contribuables a été gaspillé et ni le pays ni la Gaspésie ne s’en portent mieux.

Le scandale des commandites éclabousse des alliés fédéralistes. Le fiasco de Papiers Gaspésia éclabousse des alliés souverainistes.

Chez les souverainistes, on se plaît à rêver que plus aucun porte-parole fédéraliste n’aura la crédibilité nécessaire pour défendre le NON dans un prochain référendum: la génération de politiciens qui ont accompagné Jean Chrétien, lui-même y compris, ne peuvent plus être pris au sérieux. Lorsqu’ils voudront organiser un rassemblement d’appui on soupçonnera tout de suite une fraude. Les Québécois doivent aux Chrétien, Ouellet, Pelletier, Corriveau et autres la réputation de corrompus qui circule à notre sujet dans le reste du Canada. À cela s’ajoute le fait que le premier ministre du Québec, Jean Charest, suscite l’insatisfaction de trois Québécois sur quatre.

Le fiasco de la Gaspésia va lui aussi coller aux chaussures des chefs souverainistes. Dans son rapport, le juge Lesage s’en prend certes à Bernard Landry. Mais il écorche violemment Claude Blanchet, l’ex-pdg de la Société générale de financement. À travers eux deux, Pauline Marois n’est pas en reste, qui était ministre des Finances à l’époque. Tout le monde se rappelle aussi de cette conférence de presse où M. Blanchet révélait qu’on avait fait pression sur lui pour qu’il engage la SGF dans ce projet. Les pressions du premier ministre mais aussi celles de sa «chère Pauline», sa conjointe.

Le juge Lesage est également impitoyable envers la FTQ-Construction et envers le Fonds de solidarité. Henri Massé a beau dire que le rapport est bâclé, le rapport existe et il a été largement médiatisé.

Non seulement des alliés de la souveraineté sont éclaboussés par cette enquête, mais le «modèle québécois» défendu par Bernard Landry est remis en cause, y compris le rôle qu’y joue le syndicalisme.

Le juge Lesage outrepasse son mandat en faisant le procès de l’interventionnisme, le procès du Fonds de solidarité, le procès du syndicalisme et le procès du modèle québécois à partir d’une situation particulière. Il évoque une idéologie. On pourrait le soupçonner, lui, de défendre la sienne: anti-interventionniste, anti-syndicale ou anti-souverainiste? Qui sait?

Mais les critiques contenues dans ce rapport sont autant de munitions, utilisables peut-être à court terme contre le Bloc québécois lors des élections fédérales, manière d’équilibrer les reproches et de faire diversion de la commission Gomery. D’autant plus que les politiciens blâmés au fédéral sont, pour la plupart, à la retraite, tandis que celui montré du doigt dans l’affaire des Papiers Gaspésia est toujours et veut demeurer chef du Parti québécois.

Ce rapport est aussi un instrument de bataille à moyen terme. Car il remet en question la capacité même des souverainistes de gérer l’économie. La publication, cette semaine, du budget de l’«An 1» d’un Québec souverain a fait remonter à la surface les vieilles peurs que suscite la souveraineté sur le plan économique. Celles-ci ne sont pas fondées. Elles ont de moins en moins d’effet. Mais elles ont la vie dure.

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